« Billet d’humeur pour une pensée libre »
19 octobre 2010
L’entrepreneur est une personne qui va apprendre par lui-même, en mobilisant plusieurs de ses intelligences [réf travaux de Howard Gardner dans notre billet du 25 août], sans qu’il ne le sache consciemment. Il va aller là où c’est le plus confortable pour lui, et quoi de plus confortable que ce qui est naturel pour soi. Mais ce qui est naturel pour lui n’est pas forcément la règle, la norme du plus grand nombre. En effet être entrepreneur, c’est-à-dire « prendre entre » ses mains son devenir professionnel en réduisant l’écart entre la vision, cette image d’un présent en devenir, et la réalité actuelle, c’est réaliser un biais avec les
« us et coutumes », les grandes injonctions de la société. L’entrepreneur va ainsi développer une autodidaxie, cette aptitude à « apprendre sans maître », en dehors de toute forme académique et de manière informelle. L’autodidaxie va être cet aller-retour entre
les ressources qu’offrent l’expérience et les connaissances apprises « par ci et par là ».
Tout entrepreneur développe une forme d’autodidaxie. Pourtant, le terme « autodidacte » véhicule en France une image négative du « self made man » ou « self made women ». Négative parce que il n’a pas « appris » les règles du savoir « droit et fixe ». Il n’a pas non plus suivi le parcours classique, la voie royale qui légitime. Certains diront qu’il est en position « haute », cette étrange appellation utilisée par les coachs pour désigner quelqu’un manquant d’humilité. L’autodidacte a cette soif de savoir et il aime, non pas être « saoul » de connaissances, mais connaître et entretenir l’ivresse de la curiosité. Ce qui développe chez lui une acuité et une fulgurance dans l’action. Il « voit » avant de savoir et s’il en a le temps,
il approfondit ce savoir. A défaut, il le note sur quelques bouts de feuilles ou carnets afin de s’en souvenir. Car l’entrepreneur à une mémoire « court terme » et « long terme » qui le rend redoutable : il n’oublie rien, ni personne.
A la fois fascinant, à la fois agaçant, l’entrepreneur est bien celui ou celle qui apprend en dehors des circuits académiques. Il apprend de lui-même et par lui-même. Il est son (propre) maître. Il ne se pose pas de questions existentielles sur son « soi ». Il sait naturellement où il va, parce que le choix qu’il a fait est le mouvement et l’action efficace.
Il réussit sans l’aide de personne, en tout cas, sans cette « relation d’aide psychologisante ». S’il accepte de l’aide, elle est orientée terrain et retour d’expérience. S’il doit apprendre,
il demande, s’il doit lire, il choisit l’ouvrage qui « lui parle » et de préférence au cœur.
Souvent considéré comme « héroïque », il échappe à la destinée du salarié soumis à la fois, à la contrainte de son « patron », à la fois au salaire lui-même égal à la grille interne de l’entreprise autant qu’à la grille de son niveau académique. L’entrepreneur, lui, décide de l’énergie mobilisée pour récolter les fruits financiers et matériels de son travail.
Il est héroïque car il échappe au déterminisme des images ordinaires « c’est dur », « le marché est saturé », « impossible sans diplôme », « la crise rend difficile les affaires ». Le temps que certains passent à se plaindre et à attendre des autres, lui il le passe à agir et à faire croître les potentiels que l’environnement lui procurent.
Cet étrange personnage est fidèle et entièrement dédié à ce quelque chose qui le dépasse, qui ne parle qu’à lui et à une poignée d’autres. Ce qui stimule l’entrepreneur, c’est le challenge de traduire l’impossible en « un possible ». Si à l’oreille le son est identique, son esprit, lui, fait bien la différence. Mais ne nous y trompons pas, même l’entrepreneur est soumis à des lois, non celles de la législation (avec laquelle il compose), mais des lois d’apprentissage spécifiques, des modus operandi, obligatoires sans lesquelles cette personne connaîtra des mésaventures à répétition.
Il s’applique un principe d’autoformation, c’est-à-dire qu’il produit du savoir à partir de ses expériences. C’est la situation qui fait autorité et non le savoir théorique de l’ouvrage. Il rend explicite ce qui est caché. Si certain appelle cela de la curiosité, l’entrepreneur le nomme « acuité », « focalisation ». A l’instar d’Ulysse, il possède une solide « sûreté du coup d’œil » : ce ne sont pas les tableaux statistiques où les « principes abstraits » qui dirigent sa pensée, ce sont les signaux faibles à partir desquels il extrapole des principes pragmatiques en vue d’agir.
Il invente, développe de nouveaux savoirs, de nouveaux modèles par et dans la pratique « terrain. »
Il acquiert l’aptitude d’apprendre à apprendre. Il ne se pose pas la question du « vrai, faux », mais du principe efficace au regard du résultat attendu ou à dépasser. La légitimité du savoir n’a aucune importance, seule compte l’adéquation avec son projet.
Un autre principe caractérise l’entrepreneur, tel un vieil héritage d’Ulysse le voyageur, celui qui se forme par et dans le voyage : autrement nommé l’homo-viator. Ce talent ultime d’Ulysse est sa célèbre métis, cette aptitude à trouver le « biais » dans toute situation, cette intelligence de l’habile, cette acuité des situations que l’on peut appréhender en trois principes clés : la pénétration de l’esprit, la sûreté du coup d’œil, la dextérité.
Le parcours de l’entrepreneur n’est pas prédictible car c’est une interaction constante avec le monde, les autres et lui-même. C’est une construction de chaque instant. Il est ce qu’il rencontre, ce à quoi il se frotte, ce avec quoi il apprend. Considéré parfois comme arrogant, ou présomptueux, soit par projection des autres, soit par réalité, l’entrepreneur doit savoir à quel moment il doit quitter ses possibles démons. Car si l’énergie de « prendre entre » ses mains sa vie et son histoire est puissante, elle l’est d’autant plus si elle ne s’inscrit pas dans une revanche, mais dans une saine conquête de soi et du rêve à ancrer dans la réalité.
Car la réalité, c’est un fait, est le seul monde auquel l’entrepreneur adhère, en effet la réalité est mouvement et le mouvement est sens, autant que producteur de sens.
Ce n’est donc pas dans le questionnement que l’entrepreneur trouve « son sens », c’est dans la réalisation de son « rêve », produite par l’action et l’observation.
A PROPOS DE L’AUTEUR, Yves Richez, entrepreneur, accompagnateur professionnel, auteur et chercheur, se définit comme un « agit-a[c]teur de potentiel(s) humain(s) ». Yves Richez est fondateur et directeur associé de SUCCESS Communication & Leadership ™ depuis 1996 et a conduit une recherche action sur la manière dont chacun d’entre nous peut développer son potentiel et mettre en œuvre ses capacités pour atteindre et actualiser ses formes d’intelligences.
Il est entre autre l’auteur de « Petit éloge du Héros » publié en 2009 aux éditions (Spandugino Publishing House en France et en Roumanie) et d’un roman philosophique : « Louis du vieux continent », publié aux éditions Ambre en 2005.
Yves Richez agit et publie selon ses termes dans le but de « prendre part et de contribuer à une révolution intellectuelle » dont notre société a besoin pour évoluer. Sa double formation, occidentale et asiatique, entraîne une réflexion sur une pensée moderne, revenue de ses excès de rationalisme, qui commence à évoluer vers une perception du monde intégrant davantage le réel, la transdisciplinarité et la transculturalité.
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